De Naillac à Toutifaut

Si vous prenez la D13 au sortir de Bergerac en direction de Peymilou vous passerez au lieu-dit de « Toutifaut », endroit champêtre et ombragé de grands arbres.

C’est là que se situe ce que nous appelions un « Centre aéré » il y a de cela plusieurs décennies. Le nom de ces structures a évolué plusieurs fois, selon l’air du temps : « Centre de Loisirs », et, pour le moment, « Acceuil de Loisirs Sans Hébergement ». L’adresse est devenue le 1340, route de Georges…

L’endroit est desservi par un autobus qui y conduit des enfants de trois à douze ans. Cet asile de vacances au grand air va subir de très importants travaux de rénovations et agrandissements ; prochaines élections municipales obligent. Tous les journaux locaux en parlent, du Démocrate de Bergerac à Sud-Ouest et, bien sûr, Le Journal de la CAB. (Communauté d’agglomération Bergeracoise).

Il y eut, là aussi, une salle de classe.

Durant les années 1960, il advint que l’école de Naillac a subi de grands travaux obligeant la municipalité à délocaliser des élèves … à Toutifaut.

La transhumance des élèves et des maîtres dura toute une saison. Cet épisode champêtre, oublié de beaucoup, fut illustré dans un poème, hélas non daté et retrouvé dans des archives de pédagogues. Il fut écrit par un acteur bien placé pour en parler, un agent municipal qui était aussi poète, monsieur Piaud.

L’épopée Toutifaltesque

Par un de ces hasards, ces caprices du sort
Fallait à Toutifaut des hommes grands et forts !
« Ce n’est pas pour longtemps, partez donc en confiance,
Par votre dévouement vous sauverez la France ! »
Nous fûmes donc largués en ce poste avancé,
Trois maîtres, leurs élèves et un vieux cantonnier,
Pour décongestionner des écoles trop pleines,
Nous trouvâmes là-haut une ambiance sereine ;
Le soleil, le grand air en cette fin d’été ;
Étaient pour nous la joie, le bonheur, la santé.
Bientôt vinrent les pluies, de partout l’eau ruisselle,
L’argile détrempée collait à nos semelles.
Patauger dans la boue, c’est la joie des enfants,
Penser à l’avenir, c’est le souci des grands !
L’automne est sur sa fin et déjà dans les classes
On prépare Noël, pour nous lourd de menaces,
Oh !, ça n’a pas manqué ! Venant on ne sait d’où
L’hiver pour une fois était au rendez-vous!
Un de ces grands hivers de sinistre mémoire
Tout gèle dans nos classes, déjà nous manquons d’eau,
Il faut débiter l’encre à grands coups de marteau !
Bien fort au monde entier, crions notre détresse !
Alertons l’O.N.U. d’un vibrant S.O.S. !!
« Allô, c’est Toutifaut, nous sommes en péril !
On va prier pour vous, dit-on au bout du fil ! »
Puisqu’il en est ainsi nous saurons nous défendre
Et nous serons fin prêts quand les loups vont descendre !
Nous n’avions pas le choix, c’est une lutte à mort.
Sûrement nous vaincrons… si nous sommes plus forts ! (11)
Fermons les courants d’aire et buvons des tisanes !
Mettons les poêles à fond et même le butane
Et suçons des « Valda », du camphre, du Menthol,
Dans des relents de fuel et des vapeurs d’alcool !
Et l’hiver finira, avec lui notre épreuve,
Les arbres s’orneront d’une parure neuve !

Oui, mais pour le moment entourés d’un glacier,
Nous n’en sommes encore qu’au début de janvier !
Bien souvent le matin notre car est en panne
Malgré le dévouement de notre bon Stéphane.
Les maîtres et les élèves arrivent tout transis,
Maudissant cet hiver qui jamais ne finit !
Le pauvre cantonnier maintenant perd la tête,
Il court au plus pressé en traînant sa brouette
Il part chaque matin quand tout le monde dort,
D’un temps à ne pas mettre un Esquimau dehors !
Faut sortir de la terre et piocher de la glace,
Et puis éponger l’eau qui rentre dans les classes
Refaire les rigoles et colmater les trous
Là mettre du gravier, là porter des cailloux,
Et brûler de l’alcool et faire des bouillottes
Et puis chauffer de l’eau pour dégeler les « chiottes » ! (2)
Enfin vint février, mettant l’espoir au cœur	
L’hiver n’a point pour ça diminué de rigueur
Et toujours ce brouillard, toujours cette grisaille,
Qui viennent enrhumer notre pauvre marmaille !
Enfin prenons courage, nous allons aux beaux jours,
Notre exil deviendra un merveilleux séjour !
Le printemps est demain ! Témoin cette violette !
Mais un ordre brutal nous fait courber la tête :
« Votre martyr prend fin et Naillac vous attend,
Faites donc vos valises et partez sur le champ : »

… Partir, quand de partout s’éveille la nature !
Quand chantent les oiseaux, quand les ruisseaux murmurent,
Pour un péché commis par de lointains aïeux,
Nous subirons encore la colère des Dieux !
Les lilas fleuriront ici en pure perte,
Le coucou chantera ici en pure perte,
Frappés d’un lourd sommeil, nos verdoyants coteaux
Les cris de nos enfants n’enverront plus l’écho !
Mais, d’un geste sublime, écartant la souffrance,
Nous quittons Toutifaut, paradis des vacances ;
Et tout est bien, dit-on, lorsque tout bien finit.
Qui n’a risqué la mort n’apprécie point la vie.

					M. Piaud-- cantonnier de la ville de Bergerac