RM Promis

De la Cruauté

Montaigne. Les Essais. Édition établie et présentée par Claude Pinganaud. Éditions Arléa.1992

(…) Quand je rencontre, parmi les opinions les plus modérées, les discours qui essayent à montrer la prochaine [proche] ressemblance de nous aux animaux, et combien ils ont de part à nos plus grands privilèges, et avec combien de vraisemblance on nous les apparie, certes, j’en rabats beaucoup de notre présomption, et me démets volontiers de cette royauté imaginaire qu’on nous donne sur les autres créatures.

Quand tout cela en serait à dire [ferait défaut], si y a-t-il un certain respect qui nous attache, et un général devoir d’humanité, non aux bêtes seulement qui ont vie et sentiment, mais aux arbres mêmes et aux plantes. Nous devons la justice aux hommes, et la grâce et bénignité [bienveillance] aux autres créatures qui en peuvent être capables [y peuvent y être sensibles]. Il y a quelques commerces entre elles et nous, et quelque obligation mutuelle. Je ne crains point à dire la tendresse de ma nature si puérile que je ne puis pas bien refuser à mon chien la fête qu’il m’offre hors de saison ou qu’il me demande. Les Turcs ont des aumônes et des hôpitaux pour leurs bêtes. Les Romains avaient un soin public de la nourriture des oies, par la vigilance desquelles leur Capitole avait été sauvé ; les Athéniens ordonnèrent que les mules et les mulets qui avaient servi au bâtiment du temple appelé Hécatompédon fussent libres, et qu’on les laissât paître partout sans empêchement.

Les Agrigentins avaient en usage commun d’enterrer sérieusement les bêtes qu’ils avaient eues chères, comme les chevaux de quelque rare mérite, les chiens et les oiseaux utiles, ou même qui avaient servi de passe-temps à leurs enfants. (…) L’ancien Xantipe fit enterrer son chien sur un chef [cap], en la côte de la mer qui en a depuis retenu le nom. (…).